
Le quartier alternatif de la Baraque ? Un bastion de bohèmes privilégié·es, de marginaux et marginales nimbistes ou de gentil·les utopistes ? Nous avons tenté, collectivement, de nous (re)définir à l’aube de notre 50e anniversaire, car notre quartier est bien plus bigarré qu’il n’y paraît.
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Dans la foulée du « Walen buiten » à Leuven et du déménagement de l’UCL sur le plateau de Lauzelle, le quartier alternatif nait de la rencontre d’étudiant·es et d’habitant·es du vieux hameau de la Baraque [1]. Les premiers rêvant d’habiter Louvain-la-Neuve de manière alternative, les seconds étant alors en pleine lutte contre l’expropriation que leur imposait la ville nouvelle. Dans ce hameau, non loin des géantes dalles de béton, s’établit alors une utopie qui s’empare de celle voulue par les concepteurs de la ville nouvelle : un quartier urbain à taille humaine qui s’inscrit dans le paysage et respecte son environnement [2, 3].
Aujourd’hui, le quartier alternatif de la Baraque compte environ 65 habitations pour 150 habitant·es et s’étend sur 2,4 hectares. Au détour de ses sentiers on trouve roulottes, cabanes, dômes géodésiques, maisons en terre-paille, ker-terre… Toute une diversité de logis bâtis en auto-construction grâce aux savoir-faire partagés par ses habitant·es. Ces habitations, légères, sobres, vivantes et innovantes, sont le reflet d’un mode de vie qui dépasse la simple résidence[4, 5].
Un maillage écologique et social…
Si nous ne sommes pas tou·te·s des écologistes en tant que tel·les, la taille de nos habitations et l’agencement du quartier nous y prédisposent. En effet, le lieu est très végétalisé, ses sols sont peu artificialisés, et l’impact sur l’environnement direct est minimisé par différents procédés : réduction de la consommation d’eau par les toilettes sèches, traitement des eaux grises par phyto-épuration, gestion des déchets organiques par compostage, mise à l’écart de la voiture, chemins à taille humaine, habitations de faible emprise au sol… La liste est longue.
Nées d’un usage quotidien, les zones piétonnes comme les lieux collectifs renforcent le lien social et créent ainsi des solidarités intrinsèques entre les habitant·es. Ces solidarités se déploient, dans la mesure des moyens de chacun·e, sous diverses formes : l’accueil à court ou à long-terme de personnes exilées, l’accompagnement des plus anciens, le soutien aux plus fragiles.
Si l’origine du projet questionnait le béton et l’architecture conventionnelle, le quartier s’est aussi développé en pratiquant une rigueur anti-spéculative. Tout au long de ses 50 années, nous avons développé une pratique collective pour freiner toute tentative de plus-value lors de la transmission d’une habitation, afin de préserver un accès au logement plus qu’abordable dans une des provinces les plus chères de Belgique.
Ce quartier existe et subsiste au travers de rencontres formelles et informelles, de fêtes, de réunions, mais aussi des nécessités de s’organiser pour appréhender puis agir sur des normes administratives qui ne sont pas adaptées à ces habitats non-conventionnels. Sans mettre de côté les conflits qui composent notre quotidien, ce maillage écologique et social, cette « bibliothèque humaine » fait quartier [6] !
… en autogestion
Nous nous organisons à travers une pratique d’autogestion en sous-quartiers – le Talus, les Bulles et le Jardin – et deux zones collectives, la régie de quartier et la prairie sacrée, sur laquelle est installée le Bar du Zoo, notre maison de quartier. Quand cela s’avère nécessaire, nous nous réunissons en « Grand Quartier » avec les habitant·es du vieux hameau, dont beaucoup ont précédemment vécu dans le quartier alternatif et conservent donc un lien fort avec celui-ci. Ce mode d’organisation permet de développer une créativité hors-norme dans les recherches de solutions techniques et organisationnelles. Mais il peut être aussi éprouvant pour l’individu qui doit habilement trouver l’équilibre entre son implication dans le collectif et la préservation de son autonomie.
Si la lenteur est un symptôme de cette autogestion, elle est aussi une nécessité pour permettre la participation du plus grand nombre aux décisions et maintenir un équilibre. Bien que cela nous fragilise aux yeux des autorités, c’est notre proposition politique de cohésion sociale et de participation à la vie de quartier. Les différentes générations d’habitant·es ont participé à la production d’outils administratifs et juridiques qui ont fait avancer le droit à habiter différemment (plans, schéma, règlement et guide urbanistique, décret habitation légère, zone d’habitat alternatif…) [7–8–9]. Durant la première décennie (1975-1985), des éléments d’expertise urbanistique ont permis d’entreprendre une série de démarches visant à pérenniser l’expérience d’habitat, notamment la révision du Plan Particulier d’Aménagement, et l’intégration dans la norme communale d’une nouvelle zone d’habitation expérimentale.
50 ans d’expérimentations sur les plans écologiques, sociaux et urbanistiques, qu’elles aient été positives ou négatives, pérennes ou éphémères, c’est un accomplissement en soi ! Tout cela a été rendu possible par des alliances régulières avec le monde associatif et d’autres lieux, qui défendent un modèle de vie similaire en Belgique et à l’étranger [10, 11] ainsi que grâce à un travail dans la durée avec les autorités locales : le propriétaire du sol, l’UCLouvain, qui a cru en l’expérimentation, et la commune d’Ottignies Louvain-la-Neuve, qui a eu le courage politique d’être précurseur. C’est donc un alliage de compétences et de volontés mises en commun qui ont permis à ce quartier singulier de naître et de rester dans le vieux hameau de la Baraque.
Ce sont ces accomplissements, mais aussi les nombreux défis à venir que nous voulons célébrer cette année… Car nous n’avons pas fini d’essayer ! Finalement, 50 ans, c’est encore jeune !
[Texte réalisé en écriture collective par les habitant·es du Quartier de la Baraque]
Retrouvez-nous tout au long de l’année 2025 et les 4 et 5 juillet 2025
18 mars au 4 mai 2025 – La Baraque : utopiste hier, pionnière aujourd’hui – Exposition photos de Reynald Halloy
4 avril 2025 – Vers la Baraque… – Marche du vide, Réseau Brabançon du Droit au Logement
10 juin 2025 – Soirée de lancement du livre de Reynald Halloy : La Baraque: utopiste hier, pionnière aujourd’hui – 20h, Salle de la Tapisserie, Place de l’Université, 1 1348 Louvain la Neuve
4 & 5 juillet 2025 – à partir de 13h, conférences, ateliers, présentation de la Baraque, films, spectacle, animations, repas, concerts, soirée dansante – programme en construction
Pour poursuivre la lecture
1. De Moffarts d’Houchenée, A., Serres (Clos des), in Mémoires de Wallonie : les rues de Louvain-la-Neuve racontent, 2011,p 413-415.
2. Geerts, A. La Baraque (Louvain-la-Neuve) : une autre manière de faire la ville. 2018.
3. Geerts, G., La Baraque, un paysage habité. CLARA, 2019. 6 / Hors-série, p 64-93.
4. De Clerck, P., Architecturer un autre accès au logement. Autoconstruction et valeur au quartier alternatif de la Baraque. Espaces et sociétés, 2018. 174(3), p 123-138.
5. Frediani, M., La Baraque. An alternative experience, in No Boundaries : new travelers on the road (outside of England), 1998,p 133-139.
6. Angeras, A., Des normes « d’habiter » questionnées : le quartier de la Baraque, in Socio-anthropologie : Habiter. Ou vivre autrement, 2016, p 205.
8. Habitat Léger, histoire d’un décret | 2018 – 2019. 2019.
9. Référentiel habitat-léger. 2023.